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Jean-Pierre Frey

Vers un doctorat en architecture

Eupalinos ou l’architecture malade de ses docteurs

Date de parution : 2005

Éditeur : : Ministère de la Culture et de la Communication

Pages : : pp. 82-95 / 234 p.

ISBN : : 2-64874-5

Domaines :  : Architecture

FREY (Jean-Pierre), « [Eupalinos ou l’architecture malade de ses docteurs] contribution à… », in : Ministère de la Culture et de la Communication, Recherche architecturale, urbaine et paysagère 2005, Vers un doctorat en architecture, Paris, MCC, novembre 2005, 234 p., pp. 82-95
Nous avons hérité –et nous ne sommes pas encore entièrement sortis– d’un système d’enseignement de l’architecture fortement marqué par un mode d’apprentissage de type académique. Sa principale caractéristique est cette forme de violence symbolique consistant à désigner des modèles à imiter en vertu de leur beauté plastique plutôt qu’à expliciter une démarche de mise en forme en échappant à l’effet réifiant de la visée d’un bel objet selon une démarche téléologique impliquant l’amnésie de la genèse des opérations. L’arbitraire avec lequel le mimétisme permet de jeter son dévolu sur une œuvre de référence plutôt que sur une autre laisse libre cours à un choix culturel auquel les étudiants adhèrent par fascination, sans être à même d’en mesurer la portée sociale. L’autonomie relative de l’activité projectuelle par rapport aux conditions effectives de production des édifices renforce d’autant plus l’arbitraire de ce choix que le milieu professionnel s’est progressivement marginalisé dans l’enseignement avec une montée brutale des effectifs d’étudiants qui n’ont que de plus en plus rarement la possibilité de "faire la place" en même temps qu’ils suivent un cursus académique. L’isolement des études par rapport au milieu professionnel que produisent et qu’accentuent la réduction de la durée des études et l’accroissement des effectifs depuis la fin des années 60 appelle une réponse d’un autre ordre au problème de la transmission d’un savoir architectural, que celui-ci soit strictement technique ou de culture générale. L’origine sociale des étudiants, proportionnellement de moins en moins issus de la profession et d’emblée familiarisés avec les références culturelles légitimes qu’il s’agit dès lors d’acquérir sur le tard, devait accroître les difficultés d’une acculturation pressée par le temps.
Par scolarisation, nous entendons un mode d’apprentissage qui passe par la transmission orale d’un savoir préalablement élaboré pour être acquis de façon plus symbolique que pratique, avec une économie propre au parcours d’un cursus programmé selon une durée limitée des études. C’est donc le mode d’apprentissage, par mimesis, symbiose, empathie et fréquentation du milieu professionnel par osmose progressive, qui devait de fait se retrouver réduit dans le temps comme dans l’espace des programmes au profit d’une transmission scolaire et pluridisciplinaire des savoirs considérés, de façon variable selon les optiques, comme requis pour concourir à la formation des architectes. Aux tenants d’une transmission simplement plus performante des savoirs établis dans les milieux professionnels —et qui en appelaient à un ordre établi et à l’autorité de l’Ordre des architectes— se sont opposés les tenants d’une acculturation critique et progressiste à base de savoirs disciplinaires destinés à casser la logique du projet comme forme privilégiée et exclusive d’apprentissage des compétences professionnelles. La diversification de ces compétences et l’idée que l’on puisse faire autorité en la matière en dehors du projet et de l’acte de bâtir proprement dit devaient creuser l’écart entre l’architecture comme concept issu d’une activité théorique d’enseignement et de recherche sur le mode universitaire, et l’architecture comme activité professionnelle de conception dans le projet.
L’un des enjeux pédagogiques de cette réorganisation des études qui s’annonçât dès le début des années 60 et que le projet "Querrien" préfigurât en 1968 fut d’assigner une place nouvelle à l’apprentissage du dessin et de l’activité projectuelle dans un programme des études qui devait laisser une place plus large qu’auparavant à des cours visant une appréhension critique, pluri- à défaut d’interdisciplinaire et globalisante du champ architectural, mais encore fortement découpé en disciplines. L’introduction de disciplines et le recrutement d’enseignants en provenance d’autres horizons ne pouvaient en effet que prendre le pas sur la production d’architectes dotés d’une double formation et qui auraient incarnés des savoirs d’un ordre sensiblement différent et susceptibles de contribuer utilement à un renouvellement de l’abord théorique et pédagogique des problèmes de compétence. Au demeurant, pour ceux-ci (dont je fus), se doter d’un double profil supposait de rompre, ne serait-ce que provisoirement, avec la filière canonique d’accès à l’exercice de la profession pour pouvoir se consacrer à des études universitaires requérant d’autres aptitudes et débouchant sur des positions nouvelles, aussi bien dans le champ théorique que dans le cadre institutionnel de l’architecture.
La nature, l’objet, la teneur et la valeur d’une thèse sont une chose. Les conditions de son obtention et des usages sociaux du crédit qu’elle donne à son détenteur dans l’accès à des positions institutionnelles en sont une autre. L’important, en somme, est que l’attribution de ce titre offre des garanties de sérieux et de rigueur scientifique suffisantes pour que son détenteur ne souffre pas d’un discrédit lié à des jugements de valeur a priori liés à son étiquetage. Le niveau intellectuel des membres d’un jury, la compétence d’un directeur de recherche sur un sujet donné, la renommée légitime ou usurpée d’un établissement, le recours à quelques complaisances ou connivences dans la composition des jurys, le caractère judicieux et pertinent des sujets traités, le laxisme dans l’attribution des mentions sont autant d’éléments qui contribuent à créditer un travail de la reconnaissance institutionnelle de la valeur qu’il mérite ou peuvent être à l’inverse de nature à jeter le discrédit sur le travail accompli, quelle qu’en puisse être sa valeur. Les choix politiques et institutionnels en matière d’autorisation de délivrance des titres sont d’une importance considérable, surtout quand on sait l’innocence de la plupart des étudiants en la matière.