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Jean-Pierre Frey, Zreik Khaldoun, Dominique Laousse, Patrizia Laudati

Mobilité et parcours hybrides

La nouvelle modernité des gymnastiques intellectuelles de l’espace

Date de parution : 2014

Éditeur : Europia

Pages : pp. 7-18 / 146 p.

ISBN : 9-791090-094161

Domaines : NTIC

Extrait

Je n’adhère aux nouvelles technologies de l’information et de la communication qu’avec la parcimonie qui sied au souci que j’ai toujours eu de privilégier le fond sur la forme, la réflexion sur la réactivité et la longue temporalité sur l’actualité. Je dessinerai 5 perspectives de recherche sur ce qui me semble être remis en cause des rapports à l’espace et au temps dans lesquels nous pensions avoir réussi à nous installer de façon pérenne et que les nouvelles technologies viennent modifier.

1. Déterritorialisation des activités et dislocation du territoire
La localisation des activités des individus se dissocie des lieux habituels de leur effectuation dans un espace physique tel que nous avons encore tendance à nous le représenter, c’est-à-dire comme un référentiel physique supposé avoir une stabilité physique newtonienne alors que l’espace correspond fondamentalement à des modalités d’effectuation de la pratique en tant que formes à divers degrés de matérialisation entre l’abstrait et le concret : traces matérielles considérées faussement comme objectives, formes incorporées dans des faits et gestes et schèmes pratiques intériorisés dans des représentations symboliques. C’est bien la trilogie du vécu, du conçu et du perçu ou celle du réel, du perçu et de l’imaginaire qui sont remises en question par l’actuelle profusion d’images virtuelles et c’est cette déstructuration que désigne le terme de dislocation.

2. Contorsions, incivilités et gestuelle de la mobilité
On s’inquiète depuis quelque temps déjà des effets supposés négatifs des ondes des téléphones portables sur le fonctionnement du cerveau. La taille réduite des claviers et le rapprochement des touches des écrans tactiles semblent être à l’origine de nouvelles formes d’arthrose touchant de façon précoce des populations de plus en plus jeunes immodérément portées sur la rédaction de SMS. Mais, les changements les plus sensibles se manifestent dans la démarche des piétons, dans la posture adoptée par les conducteurs qui téléphonent en conduisant, ou celles des passagers des trains ou du métro penchés sur leurs machines, ordinateurs ou téléphones portables, smartphones et autres MP je ne sais combien. Outre que ces appareils, à défaut d’être incrustés sous la peau sous forme de puce, doivent se faire une place à portée de main, ils induisent une gestuelle nouvelle accentuant les postures incongrues et la dissymétrie des gestes.

3. Pour une critique de l’économie politique de la domestication des activités
Nous vivons ce que j’appellerais volontiers une domestication des tâches informatisées. De la même façon que j’ai pu parler de la domestication urbaine des commodités à propos des équipements sanitaires, les appareils électroniques ont fait une entrée remarquée dans l’habitat de la fin du XXe siècle. Il s’agit à la fois d’apprivoiser, de s’approprier et de se familiariser avec des techniques livrées sur un marché de la consommation particulièrement dynamique et conquérant (et dont les accélérations mettent en péril la quiétude et la pérennité des investissements, notamment boursiers) et de leur trouver une place dans les espaces et les temporalités de la vie quotidienne.
De nouveaux rituels apparaissent consistant à réorganiser de façon plus ou moins bien maîtrisée, aussi bien sur un plan pratique et matériel encore largement intuitif que sur le plan d’une rationalisation symbolique plus ou moins efficace, les faits et gestes quotidiens liés aux branchements à des réseaux divers, professionnels et sociaux, mais ces gains de supposées quiétude, marges de manœuvre et libertés se payent par une augmentation subreptice du temps de travail non payé et la suppression d’une partie du personnel par l’externalisation des taches des entreprises ou des administration vers l’espace domestique.

4. Urgences, anticipations et improvisations
Depuis que les portails uniques et les guichets informatiques ont remplacer les face-à-face avec les préposés —qu’on craint toujours d’être acariâtres dans l’accueil des usagers aux guichets mais qui n’ont plus guère le choix qu’entre être débordés ou être supprimés—, les Quatre saisons de Vivaldi font recette dans l’attente d’une connexion à un opérateur téléphonique. Celui-ci n’est en général accessible qu’après un temps d’attente consacré à dialoguer avec un ordinateur sourd à vos récriminations. La suppression des queues et files d’attente, qui donnaient une image honteuse de la pénurie de moyens et de la toute puissance d’une bureaucratie kafkaïenne brillant par son inaccessibilité, a permis de reléguer les lieux de l’attente au magasin des accessoires. Des parcours hybrides apparaissent ainsi au détour des temps morts du déroulement des gestes ordinaires.
Dans cette déshumanisation rampante dans le rapport à ces machines que sont les ordinateurs et les distributeurs automatiques, le déroulement des gestes ordinaires adaptés à l’endroit où on se trouve est perturbé par des interruptions constantes, des sollicitations extérieures qui sont autant d’incursions dans une vie dont le caractère privé est sinon remis en cause, du moins fortement perturbé. Convenir longtemps à l’avance d’un rendez-vous et y être ponctuel (politesse des rois de jadis) se perd au profit d’une improvisation constante, des appels successifs commençant par la question : « T’es où ? » étant destinés à coordonner la convergence spatio-temporelle des itinéraires.

5. La préfiguration des lieux et le sens de l’orientation
Ce sont les idées mêmes de projet, de prospective et de prévision qui s’en trouvent modifiées.
Nous faisons donc l’hypothèse que c’est la préfiguration de nos activités qui est en train de changer profondément de nature par un changement différentiel de vitesse selon les types d’activités et les classes d’âge. Ne pas être dépassé par les événements, suivre les changements, sauter sur les innovations, être à la page et renouveler nos équipement selon un rythme faisant qu’un appareil est démodé ou dépassé avant même qu’on ait eu le temps d’en découvrir les performances et innovations deviennent une sorte de règle qui s’impose à tous.
Comment résister à de telles exigences et sollicitations sans se couper de ce qui se passe et qui passe trop vite pour qu’on puisse raisonnablement à réfléchir ou s’en imprégner ? Pour ce qui me concerne, je « débranche » régulièrement en interrompant mes relations de travail, amicales ou familiales en partant au loin.

Perspectives qui se dessinent à l’horizon
Il faut bien reconnaître que l’écart se creuse dangereusement entre les lenteurs et les lourdeurs législatives et administratives qui menacent les services publics (dans les poursuites pénales et les moyens de la justice pour traquer les évasions fiscales et réprimer la délinquance informatique) et la promptitude de la criminalité à se saisir des innovations technologiques pour prendre de vitesse les mécanismes, procédures et techniques de contrôle et de répression.
Nous sommes ainsi tentés de conclure de ces considérations que l’amnésie de la genèse des opérations qui est au principe des performances de leur effectuation finit, dès lors que les nouvelles technologies touchent à tous les aspects de la vie quotidienne, par mettre en péril la mémoire collective des lieux et des personnes.