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Jean-Pierre Frey

Lieux communs, les cahiers du LAUA, n° 5 : Esthétiques populaires

Esthétique de l’habitat et différenciation sociale

Date de parution : 1999

Éditeur : LAUA-École d’Architecture de Nantes

Collection : Lieux communs

Pages : pp. 21-56

Domaines : Architecture - Esthétique

Introduction

Parler d’esthétique à propos du logement patronal tient sans doute un peu de la provocation. Si nous avons souhaité associer ces deux termes, c’est avant tout pour dissocier la réflexion sur la conception architecturale de l’idée, malheureusement toujours tenace dans les écoles d’architecture, que les caractéristiques formelles d’un édifice puissent être exclusivement appréciées du point de vue des codes d’une culture savante dont les architectes seraient les seuls détenteurs. Nous n’explorerons pas le versant de l’esthétique de l’habitat qui nous vient de l’usage ou de ce que Hans Robert Jauss a judicieusement appelé, à propos de la production littéraire, une esthétique de la réception. Cela supposerait de s’enquérir des jugements que les habitants portent sur les édifices ou de travailler plus particulièrement sur de l’habitat vernaculaire ainsi que sur les embellissements auxquels les habitants procèdent, sur le long terme et quel que soit le type de bâti.
Nous avons par ailleurs déjà familiarisé nos lecteurs avec l’idée que le logement patronal que nous a légué la période industrielle était d’autant plus respectueux des différences statutaires de la main-d’œuvre qu’il avait en partie pour objet de conforter l’identité des groupes socioprofessionnels par l’intermédiaire de l’habitat et, de façon encore plus déterminante, de contrôler l’urbanisation grandissante des lieux et des pratiques. Nous ne reviendrons donc pas sur les aspects politiques et urbanistiques de cette histoire.
Nous nous intéresserons ici à la façon de traiter la différenciation sociale dans la forme et l’esthétique des édifices. Comme nous ne savons rien ou pas grand-chose des jugements portés par les habitants sur les logements patronaux, si ce n’est que chacun semble y trouver son compte (ce qui n’est déjà pas si mal), nous ne pourrons parler que de la façon qu’ont eu les promoteurs-concepteurs de concevoir les relations entre les différentes catégories de destinataires et la diversification des types patronaux d’habitat.

Il s’agit en somme de mieux comprendre comment l’image des édifices varie selon les catégories de destinataires et, de façon plus précise, comment des éléments de programme qui sont au principe de la distinction entre les destinataires trouvent une expression originale, via les projets, dans ce que nous pourrions qualifier de forme synthétique a priori de l’identité des groupes dans l’habitat. C’est que les édifices ont une allure générale, une conformation, une physionomie dont la façade est le lieu privilégié d’expression, mais pas le seul, pour saisir d’un seul coup d’œil à qui l’on a affaire.