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Jean-Pierre Frey

Les Études sociales, n°130 : Voyages d’expertise

[Jean-] Gaston Bardet. L’espace social d’une pensée urbanistique

Date de parution : 1999

Éditeur : Société d’économie et de science sociales

Collection : Études sociales

Pages : pp. 57-82

ISBN : 0014-2204

Domaines : Économie et sciences sociales

Résumé

Gaston Bardet (Vichy, 1907-1989). Architecte DPLG, il deviendra professeur à l’Institut d’Urbanisme de l’Université de Paris à partir de 1937, après y avoir passé son diplôme en 1932. Fils spirituel et gendre de Marcel Poëte (fondateur de l’IUUP), il obtiendra sous sa direction le diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Études le 23 mars 1947. Se revendiquant urbaniste plutôt qu’architecte, érudit à l’esprit volontiers caustique, il sera le principal théoricien de l’urbanisme des années 30 aux années 50 et n’aura de cesse de s’opposer à Le Corbusier. Vice-président de la SFU et membre de la Section d’hygiène urbaine et rurale du Musée social à partir de 1934, il se rapprochera de l’équipe d’Économie et humanisme pendant la guerre et de celle de la Science sociale dans les années 1950. Ses nombreux ouvrages lui valurent une notoriété internationale expliquant qu’il a été à l’origine de la fondation de l’Institut d’Urbanisme de l’Université d’Alger où il enseigna de 1946 à 1958 ainsi que de l’Institut Supérieur d’Urbanisme Appliqué de Bruxelles où il enseigna de 1947 à 1974 et qu’il ait fait de nombreuses missions en Amérique latine. Ses méthodes d’analyse et ses rares réalisations, aussi discrètes qu’exigeantes (notamment Le Rheu), ne feront que peu d’adeptes. Privé de pouvoir institutionnel dès la Reconstruction et progressivement marginalisé, il consacrera ses derniers écrits à une théodicée catholique largement ignorée des analystes.

Qui sème le vent récolte la tempête. Qui a semé le désordre sait maintenant ce qu’il récolte. Nous avons gravement manqué envers les hommes ; nous avons sciemment créé des tuberculeux, des rachitiques, des infirmes ; nous avons sciemment admis de réduire de moitié la vie de nos voisins en les privant d’air et de lumière, en construisant trop haut, ou trop dense, ou encore trop épais, comme ce "placard" marseillais de 25 m d’épaisseur qu’un Le Corbusier veut ériger à sa propre gloire. […] Nous nous sommes suicidé. Nous sommes des assassins. Voilà ce qu’il faut se dire devant le désordre urbain actuel. ”
Bardet (Gaston), "L’Urbanisme, science sociale", in : Chantiers, 1947, pp. 125-131, p. 125

En dressant au lendemain de la Seconde Guerre ce bilan, certes rapide mais tout de même un peu raide, Bardet entend définir le rôle social de l’urbanisme, sa nécessité sociale, consistant à analyser le plus lucidement possible ce qu’il qualifie de chaos urbain et à remédier au mal ainsi fait aux populations. Noble programme, qui semble devoir échoir à ceux qu’il qualifie d’urbanistes-sociologues, sans donner à ce profil —suffisamment rare dans les textes des urbanistes pour être souligné— d’autre définition que celle de devoir composer avec la structure sociale. Notre objet dans cet article ne sera pas de définir le rôle social de l’urbanisme, encore moins de feindre de croire que l’urbanisme est une science sociale, mais de montrer que Bardet, aussi bien dans ses analyses de l’espace urbain que dans ses propositions d’aménagement, porte sur l’organisation sociale un regard original. Il met à profit des représentations spécifiques de l’espace social pour donner une définition originale de l’urbanisme.
Peu d’architectes ou d’urbanistes peuvent se dire sociologues et revendiquer légitimement ce titre, ou plus simplement ce type de compétence, mais là n’est pas la question. À l’instar de tout citoyen d’une société passablement urbanisée comme la nôtre, Bardet, comme du reste tous les architectes-urbanistes, dispose d’une sorte de sociologie spontanée qui guide sa lecture des faits sociaux dans l’espace de l’habitat et de la ville. L’attention qu’il porte au sort réservé aux populations —la conscience malheureuse, toute chrétienne, qu’il leur manifeste même— dans les politiques et les réalisations architecturales ou urbaines, qu’il n’eut par ailleurs de cesse d’analyser de façon critique, font de l’organisation sociale une préoccupation constante. Ce sera la véritable trame de ses propos plutôt que, comme chez la plupart des urbanistes, une simple toile de fond, le théâtre de leurs œuvres.