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Jean-Pierre Frey

Espaces et société, n° 103 : Paul-Henry Chombart de Lauwe et l’histoire des études urbaines en France

Paul-Henry Chombart de Lauwe : la sociologie urbaine française entre morphologies et structures

Date de parution : 2001

Éditeur : L’Harmattan

Collection : Espace et société

Pages : pp. 27-55

ISBN : 2-7475-0955-9

Domaines : Sociologie urbaine - Morphologie

Résumé

Alors que, dans la sociologie urbaine française naissante, Henri Lefebvre penchait nettement pour une approche holiste de l’espace urbain comme terrain privilégié de la lutte des classes, Paul-Henry Chombart de Lauwe, en s’attachant lui aussi à analyser des processus ancrés dans la vie quotidienne des habitants, devait mettre l’accent sur le cadre architectural et urbanistique de la vie des familles ouvrières. Son souci de rendre compte des besoins et aspirations des populations auprès des autorités et techniciens l’amenèrent au plus près des réalités de terrain, de la demande spécifiée des groupes sociaux et des configurations matérielles de l’espace.
En prenant les concepts de morphologie sociale et de morphologie urbaine comme fil conducteur de la relecture des œuvres de Chombart et de son équipe, Jean-Pierre Frey relève la pertinence et les audaces, mais aussi toute l’ambiguïté et les prudences d’une démarche de recherche prioritairement adressée aux décideurs de l’aménagement. Il souligne en particulier les concessions faites à une idéologie technocratique qui a pesé sur la construction des objets de la sociologie urbaine à propos de questions toujours d’actualité comme la ségrégation ou la spécification des groupes sociaux dans et par l’espace.

Introduction

C’est en partant de l’idée que l’œuvre de Paul-Henry Chombart de Lauwe était toute faite de nuances et de précautions, que sa formation d’anthropologue de terrain le prédisposait aussi à être sensible à la spécification des groupes sociaux dans l’espace, que nous avons voulu vérifier qu’il avait dû être plus attentif aux questions de morphologie qu’à celles de structuration d’ensemble de la société. Il aurait ainsi fait dans le paradoxe à un moment de l’histoire urbaine où tout, y compris le sens commun, s’alignant de fait sur les politiques publiques d’aménagement, s’employait à gommer les disparités au profit d’une espérée justice redistributive et homogénéisante que promettait une modernité envahissante. Une planification se voulant rationnelle, économique et équitable, la normalisation du logement, les procédures et les moyens monopolisés au lendemain de la guerre par une technostructure volontaire devaient transformer les habitants en ayants droit qui attendaient beaucoup des pouvoirs publics. Les laissés pour compte étaient censés n’être que dans une mauvaise passe que le temps finirait bien par régler. Les différences et les disparités étaient moins à l’ordre du jour que l’équité que promettait le gigantesque appareil intégrateur qu’était devenu le logement social. La politique urbaine s’employait à garantir à coup d’infrastructures et d’équipements une harmonisation et un rééquilibrage du territoire. Les classes moyennes, en somme, occupaient tout le terrain dans un espace où la déterritorialisation faisait passer les terroirs, les sites, les paysages, les particularités locales, régionales, sociales et ethniques pour des archaïsmes que le développement effacerait comme un mauvais souvenir. La société résolument en marche se mobilisait pour faire la guerre au taudis, sortir d’une ruralité attardée, construire une nouvelle nature d’autant plus socialisée qu’elle serait urbaine. Aventure passionnante et passionnée dans laquelle l’auscultation des différences de modes de vie, le repérage de formes nouvelles de ségrégation ou simplement de la diversité culturelle des populations en présence faisait mauvais effet.
Nous n’en sommes plus là.