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Jean-Pierre Frey

CHASSAIGNE (Philippe), SCHOONBAERT (Sylvain) sous la dir. de, L’Urbanisme, des idées aux pratiques (XIXe-XXIe siècle)

« Une utopie post-moderne : l’architecturation de la forme urbaine et les tentations de la monumentalité »

Date de parution : 2008

Éditeur : Presses Universitaires de Rennes

Collection : « Espace et territoires »

Pages : pp. 207-216 / 228 p.

ISBN : 978-2-7535-0683-1

Domaines : Architecture

Une utopie post-moderne : l’architecturation de la forme urbaine et les tentations de la monumentalité

Extrait
Accompagnant un processus de production de grands édifices correspondant à des investissements immobiliers massifs et des programmes d’une envergure parfois démesurée dans un laps de temps très court, l’apparition récente de l’expression d’architecture « à grande échelle » témoigne de changements sensibles dans la production de l’espace. Qu’il se fut agi de produire rapidement beaucoup d’édifices dans une même zone – comme ce fut le cas avec ce que nous devions finalement qualifier de « grands ensembles »¬– ou bien de profiter d’un aménagement urbain d’importance pour mettre en quelque sorte le paquet sur un édifice marquant –comme dans le cas de la Grande Arche de l’axe majeur de La Défense– devenant de ce fait le symbole d’une intervention urbanistique utilisant la monumentalité architecturale comme mode privilégié d’expression, nous avons affaire à une sorte de subversion récente du rapport entre une architecture ordinaire constitutive de ce qu’on appelle un tissu urbain et une ponctuation monumentale au principe de l’organisation d’une image structurée de l’espace urbain. Nous ferons ici l’hypothèse de l’apparition, sinon d’une perversion dans les procédures d’aménagement de l’espace, du moins de la quête d’une importance éhontée accordée à la production d’objets architecturaux massifs (à défaut d’être véritablement monumentaux) au détriment d’une planification urbaine équilibrée.
La subversion de la hiérarchie des édifices et l’inversion d’un système de valeur
Dans l’histoire de longue durée des éléments de composition de la forme urbaine, des différences de traitement des édifices présidaient à un ordonnancement de la valeur symbolique des lieux et des activités selon une hiérarchie opposant aux constructions les plus ordinaires, abritant la vie domestique des citadins, les institutions publiques marquantes de la vie de la cité. Les constructions vernaculaires les plus anodines et couramment répandues du plus grand nombre (et occupant de ce fait de vastes surfaces) s’opposaient ainsi clairement à une architecture monumentale symbolisant les valeurs primordiales de la collectivité dans quelques édifices aisément repérables par le traitement particulier dont ils faisaient l’objet.
Apories ou utopies ?
Nous hésiterons à considérer la grandiloquence architecturale qui renonce au partage des tâches dans la parcellisation du territoire et dans le montage urbanistique des opérations architecturales comme de l’ordre de l’utopie. Nous pensons plutôt que la raison urbanistique toujours plus ou moins proche du sens commun d’un côté, la libre concurrence du marché des compétences de l’autre, mettent d’emblée une borne à l’hégémonie d’un seul maître d’œuvre sur une portion d’espace qui ne peut que trouver rapidement ses limites, même dans le cas de pouvoirs forts et d’une promotion totalitaire des lieux, comme à Pyongyang ou Bucarest. Nous sommes donc là dans le cadre de ces apories dans lesquelles les architectes entendent toujours nous engager en suivant leurs doux rêves d’esthétisation générale de la société, selon des canons dont ils seraient les seuls détenteurs. Une équitable et équilibrée division du travail ainsi que la réorganisation des compétences requises pour produire collectivement un ensemble immobilier harmonieux aménageant de façon conviviale des lieux publics offerts aux usagers en étant appropriés à cet effet me paraît toujours de l’ordre de la quête quelque peu utopique d’un âge d’or de la cité dont on peut craindre que nous ne fassions que résolument nous éloigner.